TikTok face au DSA : ce que deux ans d'enquête révèlent sur nos angles morts
La Commission européenne accuse TikTok d'exposer les mineurs et de cultiver un design addictif. Au-delà de l'amende potentielle, cette affaire illustre une faille de gouvernance que la plupart des organisations partagent, à leur échelle.
Après deux ans d'enquête, la Commission européenne estime que TikTok enfreint le Digital Services Act (communiqué officiel de la Commission). Deux griefs sont retenus : une protection insuffisante des mineurs, et un design susceptible de favoriser des usages compulsifs. Au-delà de la procédure, cette affaire de gouvernance numérique TikTok révèle une faiblesse dont beaucoup d'organisations devraient s'inspirer. Pourquoi deux années pour démontrer ce que beaucoup pressentaient déjà ? Parce qu'en matière de gouvernance numérique, il est bien plus difficile de prouver les effets systémiques d'un choix de conception. C'est en effet plus complexe que de constater une simple vulnérabilité technique.
Gouvernance numérique TikTok : deux griefs, une même racine
Premier volet : les comptes de mineurs de 13 à 15 ans peuvent basculer de privé à public en quelques clics. Par ailleurs, les comptes « privés » des 16-17 ans restent en pratique consultables par n'importe qui, via les fonctions de suivi. Le porte-parole de la Commission a résumé le principe en une phrase. Le contenu publié par un enfant ne devrait, selon lui, jamais être visible par un inconnu.
Second volet, révélé le même jour au terme de deux ans d'instruction. L'autoplay, le scroll infini et la recommandation hyper-personnalisée produiraient en effet un usage compulsif chez les jeunes utilisateurs. Les conséquences sur la santé mentale sont désormais documentées. Ainsi, la Commission ne demande pas un simple correctif cosmétique. Elle demande à TikTok de revoir le design de base du service.
Ces deux dossiers ne sont pas juxtaposés par hasard. Ils sont en réalité les symptômes d'un même choix d'architecture. Dans les deux cas, l'objectif premier est identique : maximiser l'engagement. La visibilité des contenus, comme la conception du parcours utilisateur, répondent donc à la même logique économique. Une plateforme dont le modèle repose sur la maximisation du temps d'attention ne peut pas, structurellement, protéger nativement ses utilisateurs les plus vulnérables. Elle la traite plutôt comme une contrainte de conformité, ajoutée après coup, jamais comme un principe de conception. Le risque, désormais, est une amende pouvant atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial annuel.
Pourquoi la Commission européenne poursuit-elle TikTok ?
Il serait facile de lire cette affaire comme un problème propre aux réseaux sociaux grand public. Elle semblerait alors loin des préoccupations d'un DSI ou d'un RSSI. Ce serait pourtant une erreur : ce cas d'école parle bien au-delà de cette seule plateforme. Le mécanisme mis au jour par la Commission n'a en effet rien d'exclusif à TikTok. Il s'agit d'un système conçu pour capter l'attention. Ses effets sur les publics vulnérables n'ont, par ailleurs, pas été anticipés en amont. J'aborde ce même enjeu, à l'échelle d'une administration entière, dans ma chronique sur la souveraineté numérique des DSI publics, publiée dans Alliancy.
C'est exactement ce que je m'efforce de nommer avec le concept d'AIDN (Analyse d'Impact des Dépendances Numériques). Avant de déployer un outil numérique, il faut interroger le modèle qui le sous-tend, pas seulement ses fonctionnalités déclarées. Qui profite de la dépendance générée ? Qui en assume le risque ? L'AIDN ne cherche pas à savoir si un outil est « bon » ou « mauvais ». Elle cherche plutôt à rendre visibles les dépendances qu'il crée, avant qu'elles ne deviennent irréversibles. Ces questions valent pour un réseau social utilisé par des adolescents. Mais elles valent tout autant pour un ENT scolaire ou une plateforme collaborative en administration. Elles s'appliquent également à tout outil métier dont la conception échappe totalement à l'organisation qui le déploie — un mécanisme de lock-in que j'ai détaillé pour le secteur public.
Ce que révèle le rapport de force
TikTok a qualifié les conclusions de la Commission de fausses et sans fondement. L'entreprise dispose désormais d'un droit de réponse avant toute décision finale, ce qui est normal dans une procédure DSA. Mais cela ne doit pas masquer l'essentiel. Deux ans après son ouverture, cette enquête illustre à quel point le rapport de force entre régulateur et plateforme structurante reste long et coûteux à établir.
Pour une organisation qui n'a ni le poids ni les moyens juridiques d'un État membre de l'Union, la leçon est simple. On ne peut pas compter sur le régulateur pour faire, en aval, le travail de vigilance. Ce travail aurait dû être fait en amont, au moment du choix. C'est tout l'enjeu d'une souveraineté cognitive et relationnelle. Elle désigne la capacité d'une organisation à choisir, comprendre et maîtriser les outils qu'elle impose à ses publics, plutôt que de les subir puis de les corriger sous la contrainte.
En pratique
- Ne jamais évaluer un outil numérique sur ses seules fonctionnalités : interroger le modèle économique et attentionnel qui le porte.
- Anticiper les effets sur les publics vulnérables avant le déploiement, pas après un signalement ou une plainte.
- Documenter les choix de gouvernance en amont. C'est ce qui distingue une organisation qui maîtrise sa dépendance numérique d'une organisation qui la découvre a posteriori, sous la pression d'un tiers.
TikTok sera peut-être condamné pour ne pas avoir suffisamment protégé les mineurs. Mais la véritable leçon dépasse largement cette plateforme. Chaque organisation porte en effet une responsabilité lorsqu'elle choisit les outils qu'elle met entre les mains de ses utilisateurs. Une gouvernance qui intervient après les effets est déjà une gouvernance en retard.
Consultant en gouvernance IT et souveraineté numérique — JG Consultant EI
Ancien DSI-RSSI de l'académie de Versailles, ancien DSI de l'académie de Normandie
