Rachat de SFR : consolider les réseaux ne suffit pas à construire la souveraineté numérique

Tribune · Souveraineté numérique

Rachat de SFR : consolider les réseaux ne suffit pas à construire la souveraineté numérique

Ouest-France le rappelait ce dimanche 19 juillet : le rachat de SFR pourrait faire passer le marché français des télécommunications de quatre à trois grands opérateurs. L'Autorité de la concurrence doit encore examiner le dossier. Ce processus pourrait s'étendre sur plusieurs mois. Sur le plan capitalistique, l'événement est en effet majeur. Mais sur le plan de la souveraineté numérique, il mérite d'être regardé de plus près. Il illustre en réalité une confusion fréquente : celle qui consiste à croire que consolider une infrastructure suffit à garantir la maîtrise de ce qui y circule.

Une consolidation, pas une souveraineté

Réduire le nombre d'opérateurs ne change rien, en soi, à la nature des dépendances numériques du pays. Un opérateur télécom entièrement français peut en effet acheminer des flux qui dépendent d'un cloud américain. Ces mêmes flux peuvent aussi reposer sur des API d'intelligence artificielle extra-européennes, ou sur des couches logicielles échappant à toute maîtrise nationale. Autrement dit, la propriété du tuyau ne dit rien de la gouvernance de ce qui y transite.

Il faut le dire clairement : le réseau télécom n'est pas « un tuyau comme un autre ». C'est une infrastructure critique nationale, soumise au statut d'Opérateur d'Importance Vitale. Elle est encadrée par l'Arcep et suivie de près par l'Anssi. Plusieurs enjeux lui sont propres : les écoutes légales, la résilience face aux équipementiers étrangers, la capacité d'investissement dans la sécurité physique des réseaux. Une consolidation qui renforce la solidité financière d'un acteur français sur cette couche-là est donc un vrai sujet de souveraineté. Il serait malhonnête de le nier.

Consolider le tuyau sans se poser ces questions revient à soigner un tiers du problème en croyant l'avoir réglé en entier.

Une pile technologique, trois niveaux de maîtrise

Le débat gagnerait à distinguer les différentes couches de la pile technologique. En effet, la confusion vient de ce qu'on traite comme un tout ce qui relève de trois couches distinctes. Leurs niveaux de maîtrise sont pourtant très différents :

Couche technologique Situation sur l'opération SFR Niveau de maîtrise souveraine
L'infrastructure (le tuyau) National / européen Forte (régulation Arcep / Anssi, statut d'OIV)
Le cloud / stockage Souvent externalisé vers des hyperscalers américains Faible à moyenne (soumis aux lois extraterritoriales)
Les couches applicatives / API IA Dépendance aux grands acteurs de la tech Très faible (aucune maîtrise du code ni des modèles)

Consolider ou renforcer la première ligne de ce tableau donne l'illusion d'avoir traité la souveraineté. Cela laisse pourtant les deux lignes suivantes — cloud et IA — entièrement dépendantes de l'extérieur. C'est pourtant là que se joue la vraie bataille. Un débat centré sur le seul nombre d'opérateurs risque donc de la manquer.

Cette confusion n'est d'ailleurs pas propre aux télécommunications. Je l'ai observée dans un tout autre domaine : celui des Chromebooks dans l'Éducation nationale. Là aussi, la question n'est jamais « qui possède l'infrastructure », mais « qui gouverne les traitements ». Les décisions du Datatilsynet danois l'illustrent bien, tout comme les déploiements régionaux en Île-de-France ou en Pays de la Loire. Un choix d'équipement en apparence anodin engage en réalité la maîtrise — ou la perte de maîtrise — de données et de traitements sur le temps long.

La grille de lecture : trois dettes numériques

Ce mécanisme se rejoue partout où une consolidation ou un équipement est présenté comme une réponse à la souveraineté. La question des traitements, elle, reste rarement posée. Trois notions permettent néanmoins de clarifier le débat :

  • Dette de dépendance : l'accumulation silencieuse de choix techniques et contractuels qui rendent une organisation — ou un pays — captive d'un fournisseur, sans qu'aucune décision unique n'ait semblé, sur le moment, engageante.
  • Dette de gouvernance : l'absence de structure de pilotage capable d'arbitrer ces choix dans la durée, au-delà du cycle électoral ou du cycle d'investissement.
  • Dette d'appropriation : le fait qu'une technologie, même souveraine, ne crée de valeur que si les organisations savent réellement s'en emparer — la maîtrise juridique et capitalistique d'un outil ne garantit pas la capacité à s'en servir pleinement.

Appliquée aux télécoms, cette grille invite à poser une question simple. La consolidation du marché renforce-t-elle la capacité française à gouverner les couches cloud, IA et logicielles qui portent l'essentiel de la valeur ? Ou se limite-t-elle à redessiner l'actionnariat d'une infrastructure dont le contenu continue d'être piloté ailleurs ?

Ce que l'instruction devrait aussi regarder

Le temps long de l'examen par l'Autorité de la concurrence est une fenêtre utile. Certes, son mandat est historiquement centré sur les prix et les parts de marché. Mais à l'ère du numérique, les barrières à l'entrée se nichent ailleurs. Elles se logent précisément dans l'accès aux services cloud et d'intelligence artificielle. Il serait donc légitime que l'instruction apprécie aussi les effets concurrentiels liés au verrouillage technologique (lock-in). Elle pourrait s'appuyer, le cas échéant, sur l'expertise de l'Anssi ou de la Cnil — notamment sur :

  • Les barrières à la portabilité : les clauses d'hébergement et les coûts de sortie (egress fees) des offres cloud adossées aux infrastructures des opérateurs concernés ;
  • Les accords d'exclusivité verticaux : le degré d'intégration native et exclusive de briques d'IA ou de services applicatifs non européens dans les offres commerciales (box, services pro), au détriment des alternatives souveraines ;
  • La réversibilité des données : la capacité réelle des clients — entreprises et administrations — à changer de prestataire à moyen terme sans rupture d'activité.

Ces dimensions mériteraient d'être prises en considération dans l'analyse concurrentielle. Une consolidation de marché peut en effet contribuer à industrialiser, à grande échelle, des situations de dépendance systémique.

Conclusion

La véritable question n'est donc pas de savoir si la France comptera demain trois ou quatre opérateurs. Elle est plutôt de savoir si cette consolidation renforcera notre capacité à maîtriser les données, les logiciels, le cloud et l'intelligence artificielle qui circulent sur ces réseaux. C'est à cette condition que la consolidation industrielle deviendra une véritable avancée de souveraineté numérique.

Jacky Galicher est consultant en gouvernance IT, cybersécurité et souveraineté numérique. Ancien DSI-RSSI de l'académie de Versailles puis DSI de l'académie de Normandie, il publie régulièrement sur jgconsultants.fr.

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