Tribune · Souveraineté numérique · Éducation

« Zéro Microsoft » à l'école en 2030 : la fin du point aveugle, le début du casse-tête territorial

La proposition n° 5 du rapport parlementaire fixe enfin une date. Reste à savoir qui, des 34 000 communes, aura les moyens et le mandat pour la tenir.

2030 horizon fixé par la proposition n° 5 pour le zéro Microsoft à l'école
152 M€ accord-cadre Microsoft-Éducation nationale, reconduit en 2025 jusqu'en 2029
34 000 communes qui équipent les écoles, sans doctrine nationale contraignante

Parmi les vingt-neuf propositions du rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les dépendances numériques, une seule fixe un horizon précis et un public précis : les enfants. La proposition n° 5 est sans ambiguïté : « Exiger que les collectivités locales équipent les établissements scolaires, les membres de la communauté éducative, et le cas échéant les élèves, exclusivement avec des postes de travail dotés de logiciels libres à l'horizon 2030. L'État accompagnera la transition et prendra en charge les éventuels surcoûts. » Un objectif, une date, un financement. C'est suffisamment rare dans ce type de rapport pour être souligné.

DiagnosticUne captation documentée, pas supposée

Ce que le rapport documente n'est pas une dérive involontaire. C'est une stratégie commerciale assumée. Microsoft et Google, écrit la rapporteure, ont mis en œuvre une stratégie de pénétration des établissements scolaires par l'accès gratuit ou à moindre coût à leurs outils bureautiques. Ces pratiques sont qualifiées de déloyales : leur objectif est d'enfermer les citoyens dans un écosystème propriétaire dès le plus jeune âge.

Un témoignage entendu par la commission résume la situation mieux qu'aucune statistique. Un intervenant y raconte avoir mené, et perdu, l'un de ses premiers combats professionnels contre l'entrée de Microsoft dans les écoles. Au même moment, Coca-Cola tentait, sans succès, de distribuer gratuitement des canettes dans ces mêmes établissements. Le rejet de l'un et l'acceptation enthousiaste de l'autre disent tout du point aveugle : nous avons su nous mobiliser contre le sucre, jamais contre la dépendance numérique.

En 2025, l'éducation nationale a reconduit pour quatre ans son accord-cadre avec Microsoft, pour un montant plafonné à 152 millions d'euros couvrant près d'un million de postes. Cet accord verrouille ainsi la trajectoire nationale jusqu'en 2029, à peine un an avant l'échéance fixée par le Parlement. La doctrine Cloud au centre encadre certaines suites collaboratives en ligne d'éditeurs non-européens dans les établissements scolaires. Mais elle ne couvre ni les équipements personnels ni les collectivités locales, qui financent aujourd'hui les postes de travail scolaires sans aucune doctrine claire de préférence pour des solutions françaises ou européennes.

AnalyseCe que ma génération de DSI a appris à ses dépens

J'ai vécu ce point aveugle de l'intérieur. En 2017, alors DSI-RSSI de l'académie de Versailles, j'avais alerté ma hiérarchie sur le déploiement d'Apple School Manager dans les établissements scolaires, avant d'être reçu en réunion ministérielle. Le constat que je portais alors est celui que le rapport formule aujourd'hui avec dix ans de recul : un enfant équipé sous un écosystème propriétaire à huit ans y reste captif à vingt-cinq. Le général Marc Boget, auditionné par la commission, le confirme avec précision. Cette adhérence précoce constituerait un frein majeur au changement — y compris pour expliquer pourquoi tant d'administrations publiques renoncent encore à basculer vers le logiciel libre.

La dépendance numérique ne naît pas dans les datacenters. Elle naît dans les salles de classe. — J. Galicher

C'est très exactement l'angle que je défendais dans mes précédentes tribunes sur les déploiements de Chromebooks. La question n'est jamais seulement celle de l'hébergement des données, mais celle de la maîtrise des traitements. Et cette maîtrise se perd, ou se gagne, dès le choix du premier clavier mis entre les mains d'un enfant.

Cas d'écoleCe que la proposition n° 5 fait bien, et ce qu'elle ne résout pas

Sa force : une date (2030) et un financement des surcoûts par l'État, deux garanties rares dans ce type de rapport. Sa limite : ce sont les collectivités locales qui équipent aujourd'hui les établissements, sans doctrine nationale contraignante. Et pour cause — les lois de décentralisation confient l'équipement des écoles aux communes, des collèges aux départements, des lycées aux régions. En vertu du principe constitutionnel de libre administration des collectivités territoriales, l'État ne peut pas simplement leur ordonner d'acheter du libre. Il devrait pour cela légiférer de façon contraignante, ou conditionner ses dotations. Une date fixée par le Parlement ne s'imposera donc pas mécaniquement aux 34 000 communes qui financent les postes de travail scolaires. Il y faut un cadre juridique qui la rende opposable — comme la proposition n° 10 du même rapport le prévoit pour les marchés publics de l'État.

ConclusionUne date sans gouvernance reste un slogan

C'est la même leçon que je tire du reste du rapport : une date sans gouvernance qui l'exécute reste un slogan. Reconstruire la souveraineté numérique de l'éducation nationale suppose que les collectivités disposent d'une doctrine claire et d'une compétence de pilotage technique pour l'appliquer — pas seulement d'un objectif fixé à dix mille kilomètres de la salle de classe.

Mais avant de fixer une trajectoire, il faut savoir d'où l'on part. C'est tout le sens de mes travaux actuels sur un cadre de gouvernance des dépendances numériques, qui propose une méthodologie pour évaluer systématiquement notre dette de dépendance. Un indice de dépendance numérique par établissement serait ainsi un outil de diagnostic bien plus structurant qu'un objectif temporel dépourvu de tableau de bord.

Jacky Galicher Consultant · Ancien DSI des Académies de Versailles et de Normandie
Sources : commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l'indépendance de la France, rapport n° 3054, Assemblée nationale, 8 juillet 2026 (présidence Philippe Latombe, rapporteure Cyrielle Chatelain), chapitre 13 et proposition n° 5.

Cette tribune s'inscrit dans le cadre de mes réflexions et travaux en cours sur la gouvernance souveraine de l'IT et la mesure des dépendances technologiques.

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