Fusionner deux DSI : ce que l'infrastructure révèle que les organigrammes cachent — Jacky Galicher

En janvier 2020, j'ai pris la direction d'un projet sans précédent dans l'histoire de l'Éducation nationale : la fusion des systèmes d'information des académies de Caen et de Rouen pour constituer le SI unifié de l'académie de Normandie. Ce projet était une demande portée par la Rectrice elle-même — une volonté de gouvernance territoriale, pour donner à l'académie de Normandie les outils d'information à la hauteur de son périmètre. Deux cultures, deux histoires techniques, deux équipes — et une ambition claire de construire quelque chose de nouveau. Ce que j'ai appris en conduisant cette fusion, c'est que l'infrastructure n'est jamais un sujet purement technique.


L'audit d'abord : transformer la politique en données

La première décision structurante a été de commander un audit externe avant toute décision. J'ai mandaté le cabinet ADEPIA pour réaliser un état des lieux complet des deux SI à partir des données RVTools extraites en janvier 2020. Ce choix n'était pas seulement technique — il était stratégique.

Dans une fusion, chaque décision devient un enjeu territorial. Choisir le datacenter de Caen plutôt que celui de Rouen, retenir l'outil de Rouen plutôt que celui de Caen, confier la responsabilité de la nouvelle infrastructure aux équipes d'un site plutôt que de l'autre — chaque arbitrage risque d'être interprété comme une victoire d'un camp sur l'autre.

Ce n'est plus moi qui choisis : c'est l'état des lieux qui tranche.

Le choix d'ADEPIA n'était pas anodin. Je les avais découverts via l'Agora des DSI, dont je suis membre — ils étaient partenaires réguliers de ses événements, notamment le Gala RisKIT. Les retours directs de mes confrères sur leurs missions avaient été positifs. Cette validation par les pairs m'a permis de travailler sereinement avec eux, malgré l'hostilité de la DNE vis-à-vis de ma démarche d'audit externe. Quand votre tutelle nationale conteste votre méthode, savoir que vos confrères DSIs ont validé le prestataire dans des contextes comparables n'est pas un détail — c'est une assurance professionnelle.

427 VM Rouen
287 VM Caen
7,0 Overcommit max Rouen
~200 To Projection disque 3 ans

Les chiffres étaient sans ambiguïté. Le SI de Rouen reposait sur dix serveurs VMware ESXi en version 6.0 — une version hors support VMware depuis plusieurs mois — avec des ratios d'overcommit CPU atteignant 7,0 sur certains hôtes, alors que le standard de production est de 2. Les VMware Tools n'étaient pas à jour sur 40 % des machines virtuelles sous tension. Plusieurs systèmes d'exploitation étaient en fin de cycle de support : Windows Server 2008, CentOS 4 et 5, Red Hat Enterprise Linux dans ses versions les plus anciennes.

Le SI de Caen, sous ESXi 6.5, présentait un profil nettement plus sain : overcommit raisonnable entre 2,0 et 3,4, VMware Tools à jour sur 90 % des machines. Mais l'audit allait plus loin que les métriques VMware. Il évaluait l'état des salles machines elles-mêmes — et c'est là que tout a basculé.


Le datacenter comme révélateur de culture

La salle machine du rectorat de Caen était, techniquement parlant, non conforme aux standards d'un système critique. Accès extérieur libre, grandes fenêtres au rez-de-chaussée donnant directement sur les équipements, contrôle d'accès sommaire, une seule centrale EDF, pas de groupe électrogène, onduleurs garantissant moins d'une heure d'autonomie, distribution électrique posée à même le sol. La salle servait également de zone de stockage pour des cartons. Les climatisations, conçues pour des bureaux, avaient conduit l'équipe à retirer les parois des baies pour améliorer la circulation de l'air.

Le CRIANN — Centre Régional Informatique et d'Applications Numériques de Normandie, implanté à Saint-Étienne-du-Rouvray — présentait un tout autre niveau de maturité : groupe électrogène garantissant trois jours d'autonomie, double raccordement télécom sur des boucles locales distinctes, deux circuits de climatisation distincts avec contrôle des flux d'air, gestion incendie conforme aux exigences actuelles.

L'état d'un datacenter est un révélateur direct des pratiques de l'équipe qui le gère. Pas un jugement de valeur — une lecture de culture opérationnelle.

L'audit ADEPIA avait ainsi rempli trois fonctions en une : cartographier la dette technique, identifier le site d'hébergement cible, et révéler objectivement les compétences des équipes en place. Sans qu'aucune de ces conclusions n'apparaisse comme un choix arbitraire de ma part.


Le combat pour le CRIANN : quand la géographie devient un argument politique

Le ministère avait une position claire : le nouveau datacenter de l'académie de Normandie devait être hébergé à Auzeville, près de Toulouse, sur une plateforme mutualisée interacadémique. J'ai refusé cette orientation. Et j'ai construit mon contre-argument sur trois niveaux.

Le niveau humain d'abord. Dans une fusion, les équipes techniques vivent déjà une rupture profonde. Leur retirer simultanément la maîtrise physique de leur infrastructure, c'est cumuler les ruptures et garantir le désengagement. J'ai tenu ce discours clairement : la fusion ne sera pas acceptée des équipes si elles perdent la maîtrise de leur datacenter. Elles vont baisser les bras.

Le niveau territorial ensuite. La Région Normandie venait d'être créée. Le CRIANN hébergeait déjà les universités normandes et plusieurs collectivités territoriales. Choisir le CRIANN, c'était s'inscrire dans ce projet politique régional, construire une souveraineté numérique à l'échelle de la Normandie nouvelle. Auzeville, c'était l'exact inverse : une décision parisienne qui niait la dimension territoriale de la fusion.

Le niveau climatique enfin. J'ai provoqué le ministère en pointant une contradiction que personne n'osait formuler : concentrer les serveurs de toutes les académies dans une des villes les plus chaudes de France, alors que Meta, Google et Microsoft construisaient leurs datacenters dans les pays nordiques pour bénéficier du free cooling naturel, c'était aller à rebours de toute logique environnementale. Orange venait précisément de choisir Val-de-Reuil en Normandie pour son datacenter — un climat tempéré, un accès à l'eau, une connectivité excellente grâce aux câbles sous-marins atlantiques.

Le CRIANN a été retenu. Ma note à la Rectrice d'avril 2021 l'acte officiellement : cette décision a été « la clé principale de réussite de cette lourde opération structurante », précisément parce qu'elle a permis de conduire les travaux « avec l'adhésion des équipes des deux sites ».


La méthode : objectiver chaque arbitrage

Le choix du datacenter n'était pas le seul arbitrage difficile. La fusion impliquait également de choisir, pour chaque domaine fonctionnel, entre les outils et les bases de données de Caen et ceux de Rouen — dix domaines au total, de l'orientation-affectation au SIRH en passant par la scolarité, les examens et concours, les finances.

J'ai appliqué la même méthode que pour l'infrastructure : objectiver les choix par des mesures externes. Pour les applications, j'avais utilisé CAST Highlight pour évaluer la qualité du code des développements locaux des deux académies. Les scores déterminaient quelles briques méritaient d'être conservées, lesquelles devaient être refondues, lesquelles abandonnées au profit de solutions nationales. Pas de négociation politique — une mesure objective.

La même logique s'appliquait aux équipes : les compétences révélées par l'état des datacenters et par la qualité des développements permettaient d'orienter naturellement les bonnes personnes vers les bonnes responsabilités. Sans décret, sans affrontement — par la force des données.


L'effet ciseaux : la vérité budgétaire des fusions

Il y a une réalité que les porteurs de projets de fusion présentent rarement à leur hiérarchie avec honnêteté : une fusion génère à court terme une surcharge massive avant de produire les économies promises.

La fusion des seules bases AFFELNET Lycée — un domaine parmi dix — avait nécessité entre une et deux réunions hebdomadaires pendant plusieurs mois, mobilisant en moyenne une vingtaine de personnes : équipes infrastructures, administrateurs de SI, délégués de la DNE, directions métier. Multiplié par dix domaines fonctionnels, avec des dépendances en cascade, la charge réelle était vertigineuse. En parallèle, la DSI gérait simultanément trois infrastructures : Caen, Rouen, et le nouveau datacenter au CRIANN.

C'est l'effet ciseaux dans sa version la plus cynique.
La charge explose en bas. L'argent part en haut.

La DNE avait mandaté Wavestone pour accompagner la convergence des SI académiques. La qualité de leur contribution au projet ne peut pas être remise en cause — c'est un cabinet sérieux, et leur rôle de pilotage avait une utilité réelle. Mais leurs consultants, à plusieurs milliers d'euros la journée, intervenaient depuis Paris sur un projet dont mes équipes maîtrisaient chaque détail opérationnel depuis des années. Et pendant ce temps, la DSI de Normandie — qui maintenait trois infrastructures simultanément, qui mobilisait vingt personnes par semaine, qui détectait les non-conformités réglementaires que personne d'autre ne voyait — n'obtenait pas un euro de renfort.

Le 16 décembre 2021, j'ai adressé à la Rectrice Christine Gavini-Chevet un courrier destiné à Marie-Anne Lévêque, Secrétaire générale de l'Éducation nationale, pour documenter officiellement cette situation. J'y pointais notamment une non-conformité réglementaire grave : les jurys du baccalauréat des sessions 2020 et 2021 s'étaient appuyés sur des données non unifiées, en contradiction avec les exigences juridiques applicables à une académie fusionnée. Ce courrier est resté sans suite.

C'est peut-être la leçon la plus difficile : dans un projet de fusion nationale, l'académie expérimentatrice porte seule le risque opérationnel. Elle documente, elle alerte, elle absorbe — et elle attend des moyens qui n'arrivent pas.


Ce que j'emporte de cette expérience

Auditez avant de décider

Un audit externe neutre est le meilleur investissement d'un projet de fusion. Il transforme des décisions politiquement explosives en résultats objectifs, protège le DSI des accusations de favoritisme, et révèle des réalités que personne n'ose formuler en interne.

Le facteur humain prime sur l'optimisation technique

Le meilleur datacenter sur le papier n'est pas celui qui garantit la réussite d'une fusion. C'est celui que les équipes acceptent, qu'elles connaissent, dont elles conservent la maîtrise. Un système d'information fonctionne parce que des femmes et des hommes s'en occupent avec engagement. Cet engagement ne se décrète pas — il se construit, ou il se détruit.

Dites la vérité budgétaire, et documentez les refus

Une fusion coûte avant d'économiser. Si les moyens ne viennent pas, dites-le par écrit, à la bonne autorité, avec les conséquences nommées. Et posez cette question systématiquement : où vont les crédits de pilotage ? Si la réponse est « en cabinets de conseil centraux » et que les DSIs territoriales n'ont rien, vous avez un problème de gouvernance, pas un problème de ressources.

Construisez des arguments à plusieurs niveaux

Face à une décision ministérielle imposée, un argument purement technique ne suffit pas. Il faut parler le langage politique de la gouvernance régionale, le langage environnemental de la transition écologique, et le langage humain de l'adhésion des équipes. La décision CRIANN a été gagnée parce qu'elle était défendable simultanément sur tous ces registres.

Documentez tout

Les notes de pilotage, les rapports d'audit, les comptes-rendus de réunion — cette documentation est la mémoire du projet et la preuve de la méthode. Elle protège le DSI, instruit les successeurs, et constitue une ressource pédagogique pour la profession.

La fusion des SI de Caen et Rouen a été la première fusion académique nationale. Elle n'avait pas de mode d'emploi. Ce que nous avons construit — la méthode, les outils, les arbitrages — appartient maintenant au patrimoine collectif des DSIs publics. C'est pourquoi j'en parle.

Jacky Galicher a débuté sa carrière en 1977 comme dactylo-codeur au service informatique de l'Académie de Caen. Il a gravi tous les échelons avant de prendre en 2005 la tête de la DSI de l'Académie de Versailles, puis de diriger la DSI de l'Académie de Normandie, où il a conduit la première fusion nationale de deux DSI académiques (Caen et Rouen). Il est aujourd'hui consultant en gouvernance des systèmes d'information.

jgconsultants.fr · jacky@jgconsultants.fr

1 réflexion sur “Fusionner deux DSI : la charge explose en bas, l’argent part en haut”

  1. Effectivement je souscris totalement à cet article, ayant également contribué en lien avec Jacky et le prestataire à cet audit.
    Le rapport établi par un prestataire extérieur a, en effet, facilité l’adhésion des équipes et permis leur implication indispensable pour atteindre les objectifs.
    Cette analyse indépendante, menée par des experts externes, évite incontestablement les conflits et favorise le dialogue et le consensus sur un sujet aussi sensible qu’est la fusion.

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