Par Jacky Galicher — consultant, ancien DSI de l'académie de Normandie
Rappel des faits : une coalition d'entreprises européennes lance à Berlin une suite bureautique open source, fork d'ONLYOFFICE, présentée comme une réponse à la dépendance vis-à-vis de Microsoft 365 et Google Workspace. Trois jours plus tard, ONLYOFFICE attaque en violation de licence. Et dans la foulée, The Document Foundation — l'organisation qui chapeaute LibreOffice — publie une lettre ouverte cinglante.
« La compatibilité n'est pas la souveraineté. »
Je souscris entièrement. Et voici pourquoi ce débat me parle directement, depuis deux expériences de terrain vécues de l'intérieur.
Le format, c'est le verrou — pas le logiciel
The Document Foundation pointe une décision précise : Euro-Office utilise par défaut le format OOXML de Microsoft — le format .docx, .xlsx, .pptx — plutôt que l'ODF (Open Document Format), standard ouvert et normalisé ISO.
C'est exactement l'équivalent bureautique de l'argument cloud que j'entends régulièrement : « Les données sont hébergées en France. » Sauf que si elles restent soumises au Cloud Act parce que l'opérateur est américain, l'hébergement géographique ne protège rien. De la même manière, si vos documents restent en OOXML, vous dépendez structurellement de l'écosystème Microsoft — quel que soit le logiciel qui les ouvre.
Elle loge dans le format par défaut.
2017, Versailles : quand l'hébergement ne suffit pas
En 2017, l'Académie de Versailles déploie Apple School Manager, présenté comme une solution pédagogique moderne avec des serveurs localisés en Europe. L'analyse fine des flux de données révèle que des données personnelles d'élèves mineurs transitent vers des serveurs américains sans base légale conforme au droit français. J'ai déclenché l'alerte interne. La CNIL a suspendu le programme.
L'origine géographique du serveur ne dit rien sur la souveraineté réelle du traitement. Ce qui compte, c'est la chaîne juridique complète — qui contrôle les données, sous quelle loi, avec quelles conditions de transfert. Euro-Office en OOXML par défaut reproduit exactement cette logique.
2020–2022, Normandie : le vrai verrou était contractuel
Lors de la fusion des DSI des académies de Caen et de Rouen — première fusion académique nationale, 600 000 élèves, 60 000 agents, environ 500 applications à arbitrer — la question qui revenait systématiquement n'était pas « est-ce que ce logiciel est open source ? » mais : « Est-ce qu'on peut en sortir ? Dans quel format sont nos données ? »
Les logiciels les plus difficiles à remplacer n'étaient pas les plus fermés techniquement. C'étaient ceux dont les contrats ne prévoyaient aucune clause de réversibilité, et dont les exports produisaient des fichiers dans des formats illisibles par les outils de reprise.
Trois critères pour évaluer la vraie souveraineté
ODF est un standard ISO. Un outil souverain doit produire par défaut des fichiers lisibles dans 20 ans par n'importe quel logiciel conforme à la norme — indépendamment de l'éditeur.
Si le contrat ne prévoit pas explicitement les conditions de sortie et les formats d'export, vous êtes captif — quel que soit le label open source ou européen du logiciel.
Hébergement européen, gouvernance européenne, code ouvert : ces éléments sont nécessaires mais non suffisants si les données restent dans un format contrôlé par une entreprise étrangère.
Euro-Office coche potentiellement les critères 2 et 3. Il échoue pour l'instant sur le critère 1 — le plus fondamental.
Ce que j'espère d'Euro-Office
Je ne suis pas en train d'enterrer le projet. Une suite bureautique européenne crédible manque réellement à l'écosystème. Mais ses promoteurs doivent entendre la critique de The Document Foundation. Ce n'est pas une querelle de chapelle open source. C'est un désaccord sur ce que signifie « souverain ».
Passer à ODF par défaut — tout en maintenant une compatibilité OOXML en lecture/écriture — est parfaitement faisable techniquement. C'est un choix politique. Et si les acheteurs publics conditionnaient leurs marchés bureautiques à l'adoption d'ODF comme format par défaut, le marché suivrait.
C'est ça, la commande publique comme levier de souveraineté : exiger des standards ouverts dans les cahiers des charges, pas construire des outils en silo.
La formule de The Document Foundation devrait figurer dans tout cahier des charges DSI public : la compatibilité n'est pas la souveraineté.
La vraie dépendance numérique ne se voit pas dans le logo sur la boîte. Elle se cache dans le format par défaut d'un fichier, dans l'absence d'une clause contractuelle, dans la chaîne juridique d'un transfert de données qu'on n'a pas audité.
Euro-Office peut devenir un outil de souveraineté. Mais il lui reste une décision à prendre.
Jacky Galicher est consultant en gouvernance IT, ancien DSI des académies de Versailles et de Normandie. Il accompagne les DSI du secteur public et les éditeurs qui souhaitent y opérer.
