Auzeville, VMware, Broadcom : vingt ans de choix qui ont verrouillé l’Éducation nationale
Fin 2023, Broadcom rachète VMware. En 2024, la restructuration unilatérale des licences frappe de plein fouet les grands comptes publics. Retour sur vingt ans de décisions d’infrastructure qui ont verrouillé le système d’information de l’Éducation nationale.
Jacky Galicher·Publié initialement sur Alliancy, le 27 juillet 2026·3 min de lecture

Fin 2023, Broadcom rachète VMware. Dès 2024, la restructuration unilatérale des licences frappe de plein fouet les grands comptes publics. Ainsi, le CEA voit ses coûts augmenter d’environ 20 %, largement supérieur à l’inflation. De son côté, le CNRS apprend qu’il devra basculer vers le cloud à partir de 2029, dans une logique que beaucoup jugent en contradiction avec les injonctions de souveraineté. Quant au ministère de l’Éducation nationale, il opère plus de 19 000 machines virtuelles sur VMware : il se retrouve donc en première ligne. Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, il faut remonter vingt ans en arrière.
Un mécanisme simple, des conséquences redoutables
Tout commence en 2003-2004, quand le ministère de l’Éducation nationale signe un partenariat structurant avec Dell et VMware. Ce partenariat, qui durera plus de quinze ans, pose les fondations de toute l’architecture à venir. Ensuite, dès 2016, quelques académies pilotes expérimentent la solution d’hyperconvergence VxRail. Puis, en avril 2019, la Direction du Numérique pour l’Éducation annonce publiquement le lancement du déploiement dans quatre académies pilotes et présente Dell et VMware comme les partenaires technologiques de cette montée en gamme. Enfin, en octobre de la même année, au Dell Technologies Forum, elle détaille la stratégie : VxRail sur tous les rectorats, cloud interne CLOE sur VMware Cloud Foundation, doctrine multicloud. L’objectif sous-jacent est clair : préparer la migration des infrastructures académiques vers le datacenter mutualisé d’Auzeville-Tolosane, en Haute-Garonne.
Le mécanisme est simple, mais ses conséquences sont redoutables. En effet, la DNE finance les académies via des marchés nationaux portant sur VMware, Dell, Microsoft. Ainsi, en centralisant l’infrastructure physique sur Auzeville, elle impose en cascade les hyperviseurs, les constructeurs, les éditeurs. Résultat : les DSI académiques héritent d’une architecture technique décidée à Paris et n’ont donc aucune marge de manœuvre locale — non par manque de compétence ou de volonté, mais par construction.
Or, c’est l’exact inverse du pilier de réversibilité posé par le CIANum. Car on ne peut pas changer de fournisseur quand quelqu’un d’autre a choisi le fournisseur à votre place, à l’échelon national, avant même que vous n’ayez signé quoi que ce soit.
Décision de gouvernance
J’ai dirigé la DSI de l’Académie de Normandie de décembre 2019 à janvier 2024. Durant cette période, j’ai fait le choix de maintenir une infrastructure académique indépendante, malgré les pressions de rationalisation vers Auzeville. D’ailleurs, un audit des infrastructures normandes a révélé qu’Auzeville n’était pas prêt à accueillir nos migrations dans les délais imposés. Aujourd’hui encore, après mon départ, le datacenter normand fonctionne toujours. Ce n’est pas un exploit technique, mais une décision de gouvernance — et la preuve que la dépendance à Auzeville n’est pas une fatalité.
Pendant ce temps, en 2024, Broadcom impose de nouvelles conditions tarifaires à ses clients VMware, tandis que VMware remet au MENJ le trophée « Hero for Good » pour la consolidation de ses infrastructures sur VMware Cloud Foundation et vSAN. C’est alors que la Commission d’enquête parlementaire sur les dépendances numériques lance ses auditions. Audran Le Baron, directeur du numérique pour l’éducation, y reconnaîtra que le cadre de cohérence technique actuel vise à s’affranchir des dépendances non européennes, mais que ce n’était pas le cas à l’origine, en particulier du fait de la construction du système d’information à une maille académique.
Ainsi, vingt ans de décisions, toutes rationnelles prises isolément, ont fini par produire un verrou systémique que personne n’avait véritablement choisi. Aujourd’hui, en 2026, Auzeville héberge le SI RH du ministère. Par ailleurs, la centralisation de la messagerie pour 1,2 million d’agents se poursuit — sur cette même infrastructure VMware/Broadcom dont les conditions tarifaires ont changé unilatéralement.
Une dépendance numérique naît rarement d’une mauvaise décision. Elle résulte d’une succession de bonnes décisions prises sans jamais prévoir les conditions de sortie.
Article initialement publié sur Alliancy.fr
