McKinsey, Audran Le Baron et l’angle mort de la transformation numérique

McKinsey, Audran Le Baron et l’angle mort de la transformation numérique

Par Jacky Galicher — Consultant en gouvernance IT et souveraineté numérique


McKinsey publie. Et oublie l’essentiel.

Le McKinsey Global Tech Agenda 2026 vient de paraître. Six cents dirigeants interrogés. Des dizaines de pages sur l’IA agentique, la vélocité organisationnelle, les modèles produit. Une conclusion centrale : les DSI sont devenus des architectes de stratégie, et l’IA a supplanté la cybersécurité comme priorité d’investissement numéro un.

C’est analytiquement solide. C’est bien écrit. Et c’est profondément incomplet.

Dans ce rapport, on ne trouve nulle mention du Cloud Act. Aucune référence à la nationalité juridique des opérateurs qui hébergeront ces « intelligence layers » agentiques. Pas un mot sur le risque de coupure unilatérale. Pas une ligne sur les hausses tarifaires imposées sans préavis réel aux organisations captives.

Ce n’est pas un oubli de plume. McKinsey conseille les mêmes hyperscalers américains qu’il recommande implicitement à ses clients d’adopter. La cohérence est parfaite — pour McKinsey.

Pour les DSI du secteur public français, elle est désastreuse.


Les chiffres que McKinsey ne cite pas

Pendant que le rapport décrit l’entreprise intelligente de demain, les directions informatiques françaises gèrent les conséquences de leurs dépendances d’aujourd’hui.

VMware. En novembre 2023, Broadcom finalise le rachat pour 69 milliards de dollars et supprime immédiatement les licences perpétuelles. Les membres du CISPE rapportent des hausses tarifaires comprises entre 800% et 1 500%. En France, l’université de Lille a vu son budget VMware multiplié par 12 avant négociation. Au Royaume-Uni, le London Grid for Learning, réseau éducatif public, s’est vu proposer une hausse de 268% — notifiée six semaines avant la date de renouvellement de sa licence. Six semaines pour trouver une alternative à une infrastructure critique. Il n’y en avait pas.

Microsoft. +25% sur Office 365 E1 en 2022. +11% supplémentaires sur l’ensemble des licences en zone euro en 2023. Et à partir du 1er juillet 2026, nouvelles hausses annoncées de 8% à 33% selon les offres, applicables aux entreprises comme aux administrations publiques. Ces révisions tarifaires s’appliquent aux nouveaux contrats comme aux renouvellements. Les organisations captives n’ont pas de levier de négociation réel.

Oracle. Présent dans la quasi-totalité des SI ministériels français, Oracle exerce une pression tarifaire documentée depuis des années. Chaque renouvellement est une négociation asymétrique.

Ce n’est pas de la malveillance. C’est de la logique actionnariale appliquée à des clients qui ne peuvent pas partir.


Ce qu’Audran Le Baron a dit sous serment

Le 9 avril 2026, Audran Le Baron, Directeur du Numérique pour l’Éducation nationale, comparaissait sous serment devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique.

Sa déclaration sur VMware est sans ambiguïté : « Le cas de VMware est sans doute le plus complexe, pour nous, en matière de sortie de la dépendance. » Le ministère dépense environ 2,5 millions d’euros par an en licences VMware sur des contrats pluriannuels — une technologie qui irrigue l’ensemble de sa stack d’infrastructure.

Sur Oracle, il a révélé que le ministère « a été contraint par l’éditeur de souscrire, en fin d’année dernière, un nouveau contrat ULA non prévu au budget » — 3 millions d’euros arrachés hors calendrier budgétaire, sur trois ans, le temps de réduire drastiquement le nombre de licences actives.

Ces déclarations ont été faites sous serment, devant les représentants du peuple, dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire. Ce ne sont pas des positions de principe. Ce sont des réalités opérationnelles admises au plus haut niveau.

Le DSI du premier ministère de France explique, devant l’Assemblée nationale, à quel point il est difficile de sortir des solutions dans lesquelles son organisation s’est progressivement enfermée. Quand on en est là, le sujet a quitté le registre technique. Il est devenu politique.


Ce que l’IA agentique va changer — en pire

Le rapport McKinsey recommande d’investir massivement dans l’IA agentique : des systèmes qui planifient, décident et agissent de façon autonome à travers les workflows de l’entreprise. C’est la prochaine frontière de la transformation numérique.

C’est aussi la prochaine frontière de la dépendance.

Plus un agent IA est autonome, plus il s’imbrigue dans les processus métier. Plus il s’imbrigue, plus la réversibilité devient théorique. Changer d’opérateur quand vos processus RH, financiers, pédagogiques ou logistiques sont pilotés par des agents hébergés sur Azure ou AWS ne sera plus une décision technique dans trois ans. Ce sera une reconstruction partielle de l’organisation — avec les coûts, les délais et les risques opérationnels que cela implique.

VMware était une couche d’infrastructure. L’IA agentique sera une couche de décision. Le niveau de dépendance n’est pas comparable.


Ce que cela implique pour la gouvernance IT

J’ai passé quinze ans comme DSI dans l’Éducation nationale, dont sept ans à piloter la première fusion nationale de deux académies. J’ai signé des marchés, négocié des contrats, géré des renouvellements sous pression. Je connais la mécanique de la captivité technologique de l’intérieur.

La dépendance ne se voit pas le jour où on la crée. Elle se voit le jour où on essaie d’en sortir.

Ce que le rapport McKinsey décrit comme de la « vélocité » et de la « résilience » peut, mal gouverné, devenir exactement l’inverse : une organisation dont les actifs décisionnels les plus critiques sont, juridiquement et contractuellement, à la disposition d’une puissance étrangère — et dont le coût de sortie devient prohibitif à mesure que l’intégration s’approfondit.

La bonne question pour un DSI en 2026 n’est pas « comment intégrer l’IA agentique dans mes workflows ». Elle est : « Quels actifs critiques suis-je en train de confier à des systèmes sur lesquels je perds tout contrôle stratégique en cas de tension juridique, géopolitique ou commerciale ? »

Ce n’est pas du conservatisme. C’est de la gouvernance.


 

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