Analyse · Gouvernance IT publique
Scribe, Louvois, Sirhen, ONP, PPF, DMP : la fonction publique et sa dette numérique cachée
Quand la gouvernance défaillante coûte plus cher que l'échec technique
Six projets · Six entités publiques · Vingt ans d'échecs répétés
Un rapport de plus de 500 pages. Six personnes mises en cause pour défaut de surveillance. Et 257,4 millions d'euros engloutis depuis 2014 : le dossier Scribe-XPN, que la Cour des comptes vient de rouvrir, n'est pas un accident isolé. Ce n'est pas non plus une spécificité du ministère de l'Intérieur. C'est un symptôme. En effet, mis en regard de Louvois, Sirhen, l'ONP, le PPF et le DMP, il dessine une mécanique que l'on retrouve, presque trait pour trait, dans chaque grand projet numérique d'État qui échoue. Près d'un milliard et demi d'euros cumulés, vingt ans d'épisodes répétés, et la même question : comment une administration aussi expérimentée reproduit-elle systématiquement les mêmes erreurs ?
Six noms, un même scénario
Police, Défense, Éducation nationale
Scribe-XPN — Intérieur
Lancé en 2015 pour remplacer le logiciel de rédaction des procédures de la police nationale, il devait également servir la gendarmerie. Celle-ci se retire pourtant dès 2016, jugeant la fusion trop risquée. Le projet continue ainsi seul. La maîtrise d'ouvrage est confiée à des commissaires de police sans expérience de conduite de projet informatique. Dix ans et quatre noms plus tard (LRPPN, LRP/NG, Scribe, XPN), le logiciel reste inutilisable. Il faut en effet dix-sept clics de souris pour enregistrer un simple PDF. Facture finale : 257,4 millions d'euros.
Louvois — Défense
Opérationnel en 2011, il se révèle immédiatement incapable de payer correctement les militaires — trop, pas assez, ou pas du tout. Or le coût des seules corrections d'erreurs atteint 200 millions d'euros par an. Le ministre de la Défense parle d'un « désastre, une vraie catastrophe, indigne d'un pays comme le nôtre ». Il faudra néanmoins attendre 2021. Le déploiement complet de son successeur Source Solde, avec deux ans de retard, permet enfin de clore le dossier.
Sirhen — Éducation nationale
Lancé en 2007 dans le sillage de la RGPP, ce système de GRH est abandonné en 2018 après plus de dix ans de développement. En définitive, il n'aura couvert que 2 % des 1,1 million d'agents du ministère. Sur les 400 millions d'euros engagés, 323 millions l'ont été en contrats avec des prestataires externes, Capgemini notamment. Mais le chiffre le plus révélateur est ailleurs : la Cour des comptes chiffre à 156,4 millions d'euros supplémentaires le coût de l'AMOA mobilisée depuis 2013 pour surveiller la qualité des travaux du prestataire principal. En d'autres termes, l'État a payé une ESN pour contrôler une autre ESN — sans pour autant assurer le suivi réel de la qualité ni le respect du budget et du calendrier.
Bercy — deux échecs, deux directions, même syndrome
L'ONP — Bercy / Minefi (paie des agents de l'État)
À partir de 2007, l'objectif est de centraliser la paye des 2,5 millions d'agents de l'État via un calculateur unique, le SI-Paye. L'objectif affiché : libérer près de 3 800 postes. Or la complexité des règles de rémunération de la fonction publique met rapidement le projet en difficulté. De plus, s'y ajoute une instabilité chronique à la tête du programme : quatre responsables informatiques en cinq ans, vingt-cinq mois de vacance au poste de secrétaire général. C'est ainsi que le gouvernement Ayrault abandonne l'ONP en mars 2014, quelques semaines après Louvois. Bilan : 346 millions d'euros pour un système jamais mis en production. Par ailleurs, l'instruction judiciaire est classée sans suite, faute de preuves suffisantes — une issue qui en dit long sur la difficulté à établir des responsabilités individuelles dans ce type de projet éclaté.
Le PPF — la promesse envolée
Le PPF — Bercy / DGFiP (facturation électronique B2B)
Pour comprendre le PPF, il faut remonter la chaîne. En 2007, l'État remplace ACCORD — son outil de pilotage des dépenses — par Chorus, piloté par l'AIFE sur SAP, pour un coût estimé à 993 millions d'euros. En 2016, Chorus Pro en est dérivé pour généraliser la facturation électronique à la sphère publique (B2G). La chaîne tient. Puis vient l'ambition suivante : étendre le modèle au B2B. C'est le PPF, lancé en 2022 par la DGFiP avec le consortium Capgemini + CGI, pour offrir à 4 millions d'entreprises une plateforme publique gratuite. La DINUM alerte dès janvier 2023 sur des spécifications inachevées et un risque budgétaire réel — estimant le coût à 122 millions d'euros, plus 44 millions par an. Deux reports successifs.
Le 15 octobre 2024, Bercy annonce l'abandon de la brique publique d'émission/réception. Toutes les entreprises devront recourir à des plateformes privées payantes. La promesse d'une réforme « sans coût supplémentaire » est enterrée. Le Sénat chiffre la réforme à 267,7 millions d'euros pour 2021-2028. Ce cas introduit une variation nouvelle : l'État n'abandonne pas seulement le projet — il en transfère la facture aux entreprises. Vingt ans de chaîne numérique ont tenu jusqu'à l'extension au secteur privé. C'est là qu'elle a cédé.
Santé : deux fois échoué, une troisième fois recyclé
Le DMP — Santé
Le cas le plus instructif : il a en effet échoué deux fois avant d'être recyclé une troisième. Lancé en 2004, le Dossier Médical Personnel devait générer 3,5 milliards d'euros d'économies annuelles. Premier arrêt en 2012 : plus d'un demi-milliard dépensé pour un outil quasiment inutilisé. Pourtant relancé en 2014, l'objectif est de 40 millions de dossiers en cinq ans. Résultat : 10 millions de dossiers, souvent vides. Nouvel arrêt en 2021. Début 2022, « Mon Espace Santé » le remplace avec une activation par défaut — aveu implicite que l'adhésion volontaire n'avait jamais fonctionné.
Le symptôme commun
Une gouvernance sans capitaine
Au-delà des montants, c'est la répétition du scénario qui frappe. En effet, l'administration confie toujours la maîtrise d'ouvrage à des responsables sans culture solide de conduite de projet informatique. Ainsi, des commissaires de police pour Scribe, une direction instable pour l'ONP, des spécifications inachevées au lancement du PPF. Par ailleurs, le pilotage est éclaté entre plusieurs entités sans arbitre reconnu : maîtrise d'ouvrage, maîtrise d'œuvre, direction du numérique ministérielle, prestataires externes. En outre, les comités de gouvernance finissent systématiquement par s'arrêter. Pour Scribe, le comité mensuel ne s'est réuni que cinq fois avant de disparaître. De même, pour l'ONP, le comité stratégique a manqué d'autorité jusqu'à la fin. Enfin, dans plusieurs cas, l'administration saisit la Dinsic puis la Dinum après avoir déjà passé les marchés. C'est pourquoi la Cour des comptes qualifie ce contournement de récurrent et réclame un véritable droit de veto pour y mettre fin.
L'agenda politique contre le temps long du SI
« L'agenda politique fait rarement bon ménage avec un calendrier de réforme d'un système d'information. » Cette formule, empruntée à un praticien du pilotage de projets ERP, résume une cause structurelle que les bilans officiels laissent généralement implicite. Un projet SI de dix ans traverse en moyenne trois ministres, deux directions du numérique et une réélection. Aucun de ces acteurs ne porte la même vision ni la même responsabilité. Le projet survit aux décideurs qui l'ont lancé — mais pas toujours à ceux qui arrivent. Le cas des Chromebooks déployés par la Région Île-de-France dans les lycées en est l'illustration récente : 800 000 appareils Google distribués sous mandat régional, pendant que la doctrine nationale du ministère interdit Google Workspace dans les écoles. L'agenda électoral régional, la doctrine nationale et le rapport sur la souveraineté numérique de juin 2026 — trois temporalités qui ne se sont jamais croisées.
La loi MOP, un modèle inadapté au logiciel
Une cause structurelle aggrave ce tableau. La notion de « maîtrise d'ouvrage » vient de la loi MOP de 1985, conçue pour des ouvrages physiques — bâtiments, infrastructures — où le livrable est défini, mesurable et stable dans le temps. Or, appliquée à des projets logiciels aux spécifications évolutives, ce modèle produit des contrats figés, des avenants à répétition, et une MOA qui croit commander un pont alors qu'elle commande quelque chose qui n'existe pas encore.
La méthode agile est précisément née pour répondre à cette limite — livraisons incrémentales, itérations courtes, ajustement continu. L'équipe Scribe a d'ailleurs adopté partiellement cette méthode à partir de 2018. Sans résultat. Car l'agilité ne résout pas le problème de gouvernance : sans MOA capable d'arbitrer, les sprints produisent des fonctionnalités sans direction ; la conduite du changement absente, on livre vite des incréments que personne n'utilise ; faute de jalons de go/no-go réels, l'agilité devient un alibi pour continuer un projet qui aurait dû être arrêté.
L'expérience utilisateur et la conduite du changement, chaînons manquants
Dans les six cas, une même question n'a jamais été posée sérieusement en amont : pourquoi l'utilisateur adopterait-il cet outil plutôt que de continuer avec ce qu'il connaît ? Pourquoi un policier utiliserait-il Scribe plutôt que sa procédure habituelle ? Pourquoi un médecin ouvrirait-il le DMP plutôt que son propre logiciel métier ? Pourquoi un comptable migrerait-il vers le PPF sans y être contraint ? Ce sont des questions d'expérience utilisateur (UX) et de conduite du changement — deux disciplines absentes des comités de pilotage de ces projets. En effet, concevoir un service avec les utilisateurs finaux dès la phase de cadrage, former les agents, accompagner la transition sur le terrain : personne n'a ni budgété ni planifié aucun de ces aspects. Ainsi, on peut livrer un système techniquement fonctionnel et structurellement inutile.
Automatiser le désordre — et en transférer la facture
Le PPF ajoute une variation inédite au scénario. Pour la première fois, ce n'est pas seulement l'État qui supporte le coût de l'échec : ce sont les entreprises, contraintes de financer des plateformes privées payantes en lieu et place de la solution publique promise. Dès lors, le syndrome évolue : on ne se contente plus d'automatiser le désordre, on en externalise la note. L'ONP, de son côté, illustre une dérive complémentaire : on a voulu automatiser les règles de rémunération de la fonction publique avant même de les avoir rationalisées. En d'autres termes, on a mis la charrue informatique avant les bœufs organisationnels.
Le chiffre qui dérange
Une méthode de calcul inédite
Ce qui change avec le rapport Scribe-XPN de décembre 2025, c'est la méthode de calcul. Pour la première fois, la Cour des comptes intègre le temps perdu par les agents au quotidien. Cette perte est estimée entre 30 et 45 minutes par jour, sur 150 000 policiers actifs.
Appliquée aux cinq autres dossiers, cette méthode ferait exploser des factures déjà vertigineuses. Combien d'heures de gestionnaires RH ont été perdues sur Sirhen ? Quelle est la facture réelle pour les praticiens qui ressaisissent des informations que le DMP devait centraliser ? Et que dire des comptables qui gèrent la transition PPF dans des entreprises privées d'un outil public gratuit ? Ces coûts ne figurent dans aucun bilan officiel. C'est précisément ce qui permet à l'administration de relancer le même type de projet sans jamais solder la facture réelle du précédent.
L'audience du 30 juin : un chiffre bien plus bas
L'audience du 30 juin 2026 vient, sans le vouloir, confirmer la démonstration. Devant la grand'chambre de la Cour des comptes, six hauts fonctionnaires ont comparu — dont quatre aujourd'hui à la retraite. L'instruction a duré trente-trois mois, la plus longue jamais menée par l'institution.
Le parquet général n'a pourtant retenu qu'une gabegie de 34 millions d'euros — sept fois moins que les 257,4 millions de l'ordonnance de règlement d'octobre 2025. Le fiasco n'est pas moins coûteux. Mais la justice ne peut sanctionner que des manquements individuels et directement imputables : défauts de vigilance, contrôles insuffisants, absence de suivi budgétaire.
Le reste de la facture — l'essentiel, donc — n'appartient à personne en particulier. Il se dilue dans un pilotage éclaté entre maîtrise d'ouvrage, maîtrise d'œuvre et prestataires. La justice peut punir des individus. Elle ne peut pas juger une gouvernance. Et c'est précisément cette zone grise — entre les 34 millions qu'on peut imputer et les 257 millions qu'on ne peut imputer à personne — qui constitue la vraie dette numérique de l'État.
La dette numérique, angle mort du débat sur la souveraineté
Le débat public sur le numérique d'État porte presque exclusivement sur la dépendance aux fournisseurs étrangers — cloud, suites bureautiques, infrastructures Microsoft ou AWS. C'est un sujet légitime. Mais ce débat occulte une autre dépendance, plus discrète et tout aussi coûteuse : l'incapacité chronique de l'État à piloter ses grands projets internes. Scribe, Louvois, Sirhen, l'ONP, le PPF et le DMP n'ont en effet pas échoué à cause d'un éditeur étranger. En réalité, ils ont échoué parce que personne n'a porté la responsabilité du projet de bout en bout, avec l'autorité et la compétence nécessaires pour arbitrer.
Avant de décider où héberger ses données, encore faudrait-il être capable de décider, tout court.
Et de tenir cette décision dans la durée, avec une gouvernance qui ne s'effiloche pas au bout de dix-huit mois.
On paye. On ne décide toujours pas.
Sources
- Le Monde, Le naufrage du logiciel Scribe, qui empoisonne la police depuis onze ans, détaillé lors d'une audience à la Cour des comptes, Antoine Albertini, 1er juillet 2026 — lire l'article
- Cour des comptes, Audit flash relatif au programme Scribe, juillet 2022 — rapport complet (PDF)
- Cour des comptes, Le système d'information des ressources humaines de l'Éducation nationale (SIRHEN), Rapport public annuel 2020, Tome II — rapport complet (PDF)
- Cour des comptes, La conduite des grands projets numériques de l'État, juillet 2020 — rapport complet (PDF)
Jacky Galicher, consultant en gouvernance IT et souveraineté numérique, ancien DSI de l'académie de Normandie
— Article mis à jour en juillet 2026

Triste constat, que je rencontre souvent, pire dans le public que le privé (et j’en ai vu). On sait faire de très beaux projets industriels mais sur l’IT, c’est le pompom..
On ne sait pas capitaliser sur nos erreurs, et à chaque fois la part de l’humain est prépondérante…
Merci Christophe pour ce témoignage.
Votre observation sur le contraste entre la maîtrise des projets industriels et les difficultés sur l’IT est juste — et elle pointe quelque chose d’essentiel. Dans l’industrie, le livrable est physique, mesurable, et ne change pas en cours de route. En IT, on commande quelque chose qui n’existe pas encore, avec des spécifications qui évoluent et des utilisateurs dont les besoins se découvrent à mesure que le projet avance.
Quant à la part de l’humain — c’est précisément ce que ces six cas confirment : ce ne sont pas des échecs techniques, ce sont des échecs de gouvernance, de décision, et d’accompagnement des femmes et des hommes qui devaient utiliser ces outils.