Le SILL ou la dette numérique invisible de l'État
Treize ans de Socle interministériel des logiciels libres, et une refonte en 2026 qui avoue enfin ce que beaucoup de DSI savaient depuis longtemps : un catalogue qui référence sans trancher n'est pas un outil de gouvernance. C'est une dette qui ne s'affiche jamais dans les comptes de l'État.
Le Socle interministériel des logiciels libres (SILL) constitue depuis 2013 le référentiel de l'État pour les logiciels libres. Sa refonte en 2026 relance le débat sur la gouvernance numérique, la mutualisation des achats publics et la souveraineté numérique.
Ma série sur la dette numérique de l'État — Scribe, Louvois, Sirhen, ONP, PPF, DMP, environ 1,6 milliard d'euros cumulés — s'est jusqu'ici concentrée sur l'échec visible : les grands projets qui s'effondrent, dont on peut chiffrer les surcoûts, les reprises, les abandons. Le SILL raconte une autre histoire, plus discrète, et à mon sens tout aussi coûteuse : celle du dispositif qui n'a jamais échoué publiquement, parce qu'il n'a jamais été assez contraignant pour qu'on puisse mesurer ce qu'il a manqué produire.
Un catalogue, pas une doctrine
La DINUM refond actuellement le SILL avec huit critères d'évaluation explicites — licence, usage effectif, vitalité de la communauté, maturité technologique, autonomie de sécurité, entre autres — et une distinction nouvelle entre logiciels "référencés" et "recommandés en interministériel". C'est un progrès méthodologique réel. Mais il intervient treize ans après la création du socle, et il corrige un défaut connu depuis l'ouverture du catalogue aux déclarations d'usage en 2019-2020 : l'absence d'un logiciel dans le SILL a fini par être perçue, à tort, comme une interdiction d'usage — un effet de bord progressivement apparu et longtemps laissé sans réponse opérationnelle.
Cette situation me rappelle le marché IAM que j'avais piloté à Versailles en 2012. Lorsque le marché a été déclaré sans suite, le choix de gouvernance a été assumé et documenté avant toute décision technique. La différence est là : un arbitrage explicite produit une doctrine ; un catalogue déclaratif produit rarement une décision. Le SILL, lui, a fonctionné pendant treize ans comme un instrument déclaratif : il dit ce qui existe, il ne dit jamais ce qu'il faut faire.
Le contre-exemple qui dérange : le "comply or explain" néerlandais
Depuis 2008, le Forum Standaardisatie néerlandais applique un principe simple au-delà d'un seuil de 50 000 € : appliquer le standard ou la solution recommandé, ou justifier formellement pourquoi on s'en écarte. Ce n'est pas un meilleur catalogue que le nôtre — les Pays-Bas n'ont probablement pas une liste plus riche ou mieux documentée que le futur SILL. Ce qu'ils ont, c'est un levier procédural qui rend l'écart coûteux politiquement, alors qu'en France l'écart est longtemps resté sans véritable conséquence institutionnelle.
La France dispose désormais des deux pièces du dispositif : le catalogue refondu, et depuis le décret du 18 mars 2026, un mécanisme d'avis conforme. Mais avoir les deux pièces séparément n'est pas la même chose que les avoir reliées. C'est exactement le type de jonction manquante que je documente depuis quinze ans dans mes retours d'expérience DSI : la doctrine existe, l'obligation de s'y référer n'existe pas encore.
Pourquoi cette dette ne se voit pas
La dette numérique qu'on chiffre — Louvois, Sirhen — se voit parce qu'elle produit un sinistre daté : un audit, une mission d'inspection, un rapport de la Cour des comptes. La dette que produit un SILL non contraignant ne se voit jamais, parce qu'elle ne produit aucun événement. Elle se traduit en :
- Achats logiciels dispersés qui auraient pu être orientés vers des solutions déjà éprouvées ailleurs dans la sphère publique ;
- Doublons d'évaluation technique, chaque établissement refaisant seul le travail de sélection que le socle était censé mutualiser ;
- Dépendance accrue à des éditeurs propriétaires par défaut, faute de contrainte réelle à considérer l'alternative libre référencée ;
- Perte de mémoire institutionnelle sur treize ans, où chaque cycle de refonte repart du même diagnostic sans que le précédent ait produit d'obligation durable.
Rien de tout cela n'apparaît dans une ligne budgétaire. C'est une dette d'opportunité, pas une dette de trésorerie — et c'est précisément pour cette raison qu'elle dure plus longtemps que Louvois ou Sirhen, qui ont fini par devenir visibles au point d'être arrêtés.
Ce que la refonte 2026 ne réglera pas seule
Pendant treize ans, le SILL a démontré qu'un bon référentiel ne suffit pas. Une doctrine sans obligation reste une recommandation, et une recommandation ne change pas durablement les achats publics. La véritable dette numérique n'est donc pas seulement celle des projets abandonnés ; c'est aussi celle des décisions qui n'ont jamais été orientées.
Le jour où l'administration devra expliquer pourquoi elle s'écarte du SILL plutôt que simplement l'ignorer, le socle deviendra enfin un véritable instrument de gouvernance. Avant cela, il restera, malgré toutes ses qualités, une excellente bibliothèque.
Références
— DINUM, « Socle interministériel des logiciels libres : évolutions à venir et appel à participation », portail du numérique ouvert, 2026 : ouvert.numerique.gouv.fr
— Décret n° 2026-193 du 18 mars 2026 modifiant le décret n° 2019-1088 relatif au système d'information et de communication de l'État (avis conforme du directeur interministériel du numérique) : legifrance.gouv.fr
— Forum Standaardisatie (Pays-Bas), liste "Comply or Explain" des standards ouverts, seuil de 50 000 € : interoperable-europe.ec.europa.eu
— Cour des comptes, recommandation relative à un droit de veto de la DINUM sur les projets numériques de l'État recevant un avis défavorable (rapport 2024), citée dans CIO-Online, « La Dinum a désormais un droit de regard sur les contrats SaaS des ministères » : cio-online.com
Jacky Galicher — consultant, ancien DSI de l'académie de Normandie
Publié le 5 juillet 2026
Cet article s'inscrit dans la série sur la dette numérique de l'État (Scribe, Louvois, Sirhen, ONP, PPF, DMP).
- Sources : DINUM (SILL 2026), décret du 18 mars 2026, Forum Standaardisatie (Pays-Bas), Cour des comptes.
