Dette numérique & gouvernance

Clandestinité ou effraction ? Relire le rapport du CIANum à l'aune de la gouvernance

Le Conseil de l'IA et du numérique a choisi un titre fort pour son rapport de juin 2026 : « Sortir de la clandestinité ». Le mot a fait réagir. Il révèle en fait un vieux réflexe de la sphère publique française : appeler fatalité ce qui n'est, le plus souvent, qu'un renoncement à gouverner.

Un titre qui fait débat

Le 22 juin 2026, le Conseil de l'IA et du numérique (CIANum, ex-CNNum) a publié un rapport de plus de 300 pages. Son sujet : l'intégration de l'IA générative dans l'enseignement primaire et secondaire. Son titre a vite circulé dans les salles de profs et sur LinkedIn : « Sortir de la clandestinité ». L'idée est simple : l'IA serait entrée dans l'école sans y avoir été invitée. Elle serait restée dans l'angle mort des politiques publiques. Il faudrait donc la faire sortir de l'ombre pour l'encadrer, plutôt que de continuer à l'ignorer.

Ce choix de mots a suscité des réactions. Serge Pouts-Lajus, sur LinkedIn, en a livré une critique incisive : le terme « clandestinité » suggère une discrétion que l'irruption de l'IA générative n'a jamais eue. Il propose une autre image, celle de l'effraction — une entrée forcée, et non discrète, par une technologie dont les motifs mériteraient d'être questionnés avant d'être acceptés comme une donnée de fait.

Ce débat sémantique n'est pas gratuit. Il touche en réalité à une question que j'ai vue se répéter, dossier après dossier, pendant vingt ans à la tête de DSI académiques : celle de la différence entre l'impossible et le simplement difficile.

Ce que dit vraiment le rapport

À la décharge du CIANum, le rapport n'a pas choisi ce terme à la légère. Ses auteurs reconnaissent eux-mêmes que le mot ne rend pas pleinement justice au cadre d'usage que le ministère de l'Éducation nationale a adopté dès juin 2025. Le rapport ne prétend donc pas que rien n'a été fait. Il constate simplement que l'existant reste très en-deçà de ce qui se joue réellement dans les classes et les foyers.

Le document s'organise en trois temps. D'abord, un état des lieux des usages réels, souvent invisibles, de l'IA en milieu scolaire. Ensuite, un ensemble de principes d'action, dont le plus structurant est une approche duale entre temps « avec IA » et temps « sans IA ». Enfin, des recommandations opérationnelles : évaluation systématique des outils, charte d'usage, labellisation, création d'un kiosque national de solutions souveraines.

Des propositions à saluer

Sur le fond, ces propositions sont solides et méritent d'être reconnues comme telles. La distinction entre temps « avec IA » et « sans IA » a le mérite de sortir du faux débat pour ou contre. L'exigence de solutions souveraines répond, par ailleurs, à un vrai angle mort. Le rapport ne se contente d'ailleurs pas de constater : il pointe une situation qu'il qualifie lui-même d'autobloquante sur le financement. L'État finance les contenus et services numériques nationaux. Les collectivités financent les équipements. Les établissements assument le reste, sans qu'aucun arbitrage clair ne règle la répartition des coûts. Ce diagnostic est juste, et il est rare qu'un document de ce type le formule aussi frontalement.

C'est précisément parce que ce diagnostic est juste qu'il appelle une lecture plus exigeante. Cette mécanique de financement en silos, sans arbitrage ni pilote identifié, porte un nom : celui d'une dette qui s'accumule faute de gouvernance assumée.

« On appelle fatalité ce qui est, la plupart du temps, un choix qu'on n'a pas voulu assumer — ou une absence de choix qu'on a laissé s'installer faute de pilotage. » — Le fil conducteur de vingt ans de gouvernance IT dans l'Éducation nationale

La vraie question n'est pas sémantique, elle est politique

La critique de Pouts-Lajus touche juste sur un point précis. Le rapport passe en effet très vite sur une question de fond : était-il réellement impossible d'encadrer l'entrée de l'IA générative dans l'école, ou simplement difficile ? Ces deux mots ne désignent pas la même chose. Le premier ferme le débat. Le second l'ouvre — et c'est justement ce second mot, plus inconfortable, que la formule de « clandestinité » permet d'éviter.

Deux exemples tirés du terrain

J'ai déjà observé cette confusion, bien avant l'IA générative. Ces exemples ne sont pas anecdotiques : ils illustrent des décisions que j'ai eues à instruire ou à mettre en œuvre au sein de l'Éducation nationale. En 2017, j'avais ainsi porté une alerte sur le déploiement d'Apple School Manager sans cadre CNIL. Ce n'était pas une fatalité technologique : c'était un choix d'achat, effectué sans que personne n'ait posé, en amont, la question de la souveraineté des données. De même, l'académie de Versailles a mis en place un filtrage internet après l'incident de sécurité de 2006. Cette décision n'avait rien d'une nécessité technique inéluctable : elle relevait d'un choix de gouvernance, pris après coup, qui aurait tout aussi bien pu l'être avant.

Le dysfonctionnement dans le numérique public est rarement d'abord un problème technique. Il révèle le plus souvent une faiblesse de gouvernance.

Dès lors, la question n'est peut-être pas de savoir qui a laissé faire. Elle est plutôt de comprendre pourquoi aucun dispositif de gouvernance n'a permis d'anticiper un phénomène pourtant largement prévisible. Le rapport du CIANum a le mérite de ne pas nier le problème. Mais le vocabulaire qu'il choisit — la clandestinité, l'entrée déjà consommée — invite implicitement à gérer les conséquences plutôt qu'à examiner ce qui a manqué en amont.

Ce que révèle la comparaison au cambriolage

L'image proposée par Pouts-Lajus rappelle utilement une réalité simple : les grands modèles de langage utilisés massivement par les élèves restent, pour l'essentiel, des produits commerciaux extra-européens. Le rapport en tire d'ailleurs la bonne conclusion en appelant à des outils souverains et à un kiosque national. Mais cette réponse arrive après le fait, une fois l'usage déjà massifié et les habitudes déjà prises. C'est exactement le schéma que je décris à propos de la dépendance aux plateformes dans l'éducation. Elle ne s'impose jamais brutalement : elle s'installe progressivement, faute d'alternative proposée à temps.

Ce que ce débat révèle vraiment

Au fond, ce n'est pas une querelle de vocabulaire entre un rapport officiel et un observateur critique. C'est plutôt la difficulté récurrente de l'action publique française à distinguer ce qu'elle n'a pas pu faire de ce qu'elle n'a pas voulu faire. Le rapport du CIANum documente utilement les usages, les risques et les pistes d'action : il pose ainsi de bonnes bases. Mais tant que la question du pilotage restera secondaire par rapport à celle de l'adaptation — qui décide, qui finance, qui rend des comptes —, l'école continuera de courir derrière des usages qu'elle aurait pu anticiper.

Le véritable enjeu n'est donc plus de savoir si l'IA entrera à l'école : elle y est déjà. La vraie question est désormais de savoir si la puissance publique souhaite en reprendre la maîtrise, ou continuer d'accompagner des choix que d'autres ont déjà faits. Gouverner, c'est précisément décider avant que les usages ne deviennent irréversibles.

Ce type de renoncement discursif — appeler fatalité un choix différé — constitue, à mes yeux, l'une des formes les moins visibles mais les plus coûteuses de la dette numérique du service public. J'y reviendrai prochainement dans une cartographie plus complète de ses cinq formes.

Jacky Galicher — consultant, ancien DSI de l'académie de Normandie, ex-DSI-RSSI de l'académie de Versailles.

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