Tribune — Gouvernance numérique

Ariane et le vieux problème du capital de maîtrise

Capital de maîtrise numérique : le fil d'Ariane à travers le labyrinthe administratif de l'État

Un article récent d'Alexandre Berge (Ariane, une autorité avant d'être une capacité) analyse la préfiguration d'Ariane, future autorité numérique de l'État. Sa thèse rejoint une conviction que je défends depuis longtemps : l'autorité se décrète, le capital de maîtrise se construit. La cyberattaque ayant touché France Titres en avril 2026 a accéléré ce projet. Berge montre que l'État se dote d'un pouvoir d'imposer une doctrine avant de se donner les moyens de la faire exécuter. Il mobilise pour cela une distinction du sociologue Michael Mann. Elle oppose le pouvoir despotique (le droit de décider) au pouvoir infrastructurel (la capacité réelle de faire exécuter).

Cette lecture m'a rappelé, avec une troublante familiarité, une séquence que j'ai vécue de l'intérieur quinze ans plus tôt.

Le capital de maîtrise : un précédent vécu, pas seulement lu

En 2011, la création de la DISIC répondait déjà à la volonté de renforcer le pilotage interministériel des systèmes d'information. Elle a d'abord reçu un pouvoir de coordination et d'avis. Le décret de 2014 a renforcé ses prérogatives en instaurant un avis conforme sur les grands projets. C'est le moment où les échecs de Louvois et de l'Opérateur national de paie révélaient les limites de la maîtrise numérique de l'État. En 2012, à l'académie de Versailles, nous engagions parallèlement avec les académies de Créteil et de Rouen une mutualisation de l'assistance informatique : la plateforme CARIINA, Centre d'assistance et de ressources informatiques interacadémique. Nous tentions ainsi de construire, à notre échelle, le capital de maîtrise que l'échelon central peinait à instaurer par la norme.

Dès 2010, dans un courrier critiquant le schéma directeur informatique centralisé de l'époque, je décrivais déjà le mécanisme que je nomme aujourd'hui dette de dépendance et capital de maîtrise. On peut relire cette tension à la lumière de la distinction proposée par Michael Mann. Une dette de dépendance apparaît lorsque l'accumulation d'externalisations érode le savoir-faire interne. Elle prive alors progressivement l'organisation de sa capacité de reprise. Le capital de maîtrise, à l'inverse, est cette capacité réelle, documentée, transmissible, à comprendre et piloter ses propres systèmes. Le pouvoir d'imposer une doctrine ne suffit jamais à résorber une dette de dépendance. Cette résorption suppose la reconstruction patiente d'un capital de maîtrise — par la compétence interne, la continuité des équipes, la culture de gouvernance (la démarche ITIL, la certification AFNOR), pas par décret.

Le capital de maîtrise face à l'histoire administrative

L'article de Berge retrace bien cette succession : la DISIC créée en 2011 devient la DINSIC en 2015, puis la DINUM en 2019. Chaque transformation renforce ou élargit les prérogatives de l'échelon interministériel. Mais aucune ne résout durablement les difficultés de gouvernance et de continuité. La Cour des comptes relève ces mêmes difficultés depuis 2020, puis à nouveau en 2024. Ariane constitue une nouvelle refondation de cette histoire administrative.

Ce que mon expérience de terrain ajoute à cette lecture sociologique, c'est une conviction opérationnelle : le capital de maîtrise ne se décrète pas. Il ne s'importe pas non plus depuis Paris par la seule voie du texte réglementaire. Il se construit au plus près des systèmes, avec des équipes stables, formées, reconnues. La fusion des académies de Caen et de Rouen me l'a confirmé quelques années plus tard, à une tout autre échelle : près de 60 000 agents, 600 000 élèves, et la même leçon têtue — l'autorité facilite, la maîtrise se gagne.

Le capital de maîtrise, seule réponse à la question qui reste ouverte

Berge conclut sur une interrogation légitime : un État peut-il décréter sa propre capacité ? Mon expérience me pousse à répondre que non. Une nuance s'impose toutefois : une autorité centrale bien conçue peut accélérer l'acquisition de capacité. Elle doit pour cela s'accompagner d'un investissement réel dans les compétences internes, pas d'un simple pouvoir d'imposition. L'enquête de Berge documente justement cette incertitude pour la future autorité Ariane. L'État annonce sa création pour 2027, mais les effectifs actuels de la DINUM ne constituent qu'un signal parmi d'autres. Le capital de maîtrise devra se construire et se mesurer là où il se joue réellement. Il se répartit entre Ariane, l'ANSSI, les ministères et les opérateurs. Ses indicateurs concrets : la réinternalisation effective, la stabilité des équipes, le respect des décisions d'Ariane, la connaissance des architectures critiques et la capacité de remplacer un prestataire.

L'autorité peut être décrétée ; le capital de maîtrise doit être construit, entretenu et transmis. C'est sur cette conviction, plus que sur une échéance ou un chiffre d'effectifs, que je propose de suivre l'avenir d'Ariane.

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