Souveraineté numérique : entre discours et réalité, il est temps de choisir





Souveraineté numérique — Jacky Galicher

Entre discours et réalité,
il est temps de choisir

La France dépense des milliards pour sa souveraineté numérique. Et continue de signer ses contrats avec Microsoft.

Jacky Galicher Consultant · Ancien DSI des Académies de Versailles et de Normandie
83 % des achats numériques européens vont à l'industrie américaine
264 Md€ dépensés chaque année par les Européens chez les éditeurs US
92 % des clouds publics européens hébergés chez AWS, Azure ou Google

01 — DiagnosticUne dépendance structurelle assumée

La France consacre des centaines de millions d'euros à sa politique de souveraineté numérique. France 2030 finance des composants souverains. La DINUM développe LaSuite pour équiper 2,5 millions d'agents publics. Le discours politique est clair, répété, affiché.

Et pourtant, les chiffres publiés par le Conseil IA et Numérique en 2026 racontent une autre histoire. Ce n'est pas une fatalité. C'est le résultat d'une série de choix — ou d'absences de choix.

La dépendance technologique ne se crée pas en un jour, et ne se défait pas par décret.

— J. Galicher

02 — AnalyseLe paradoxe ChooseFrance

La rencontre récente entre la Secrétaire d'État au Numérique et le président de Microsoft illustre parfaitement la tension au cœur de notre politique. Le message officiel : la souveraineté se construit en s'associant aux meilleurs acteurs mondiaux, pas en se repliant sur soi.

Cette vision a une cohérence interne. Le cloud "de confiance" Bleu, porté par Orange et Capgemini sur technologie Microsoft, en est l'exemple affiché. Mais cette logique a une limite précise.

Cloud Act : un datacenter américain sur sol français reste soumis au droit américain. L'infrastructure est ici. Les données, juridiquement, ne nous appartiennent pas entièrement. La souveraineté de façade ne protège pas des injonctions extraterritoriales.

Par ailleurs, le contrat Palantir avec certaines administrations soulève des questions d'un autre ordre. Cette entreprise aux liens documentés avec les services de renseignement américains traite des données de santé, de justice, de défense. La question n'est pas idéologique — elle est stratégique : quelles données ne doivent absolument pas échapper à notre contrôle souverain ?

03 — Cas d'écoleL'Éducation nationale, un verrou systémique

Parmi tous les sujets que ce débat soulève, l'Éducation nationale mérite une attention particulière. Avec 12 millions d'élèves, c'est le plus grand opérateur numérique public de France — et l'un des premiers espaces de socialisation numérique de notre jeunesse, aux côtés du foyer familial.

Lorsque l'Éducation nationale choisit Microsoft pour équiper ses établissements, elle ne fait pas simplement un choix d'outil. Elle forme les réflexes, les habitudes et les attentes numériques d'une génération entière. Un étudiant formé sur Teams, Word et Excel arrive dans l'entreprise opérationnel sur ces outils — et inconsciemment réticent à en changer.

Microsoft le sait. La gratuité des licences pour les établissements et les étudiants n'est pas de la philanthropie. C'est un investissement marketing calculé sur 30 ans de captivité. Aucune entreprise française ne peut concurrencer cette stratégie à coups de remises — pas parce qu'elle est moins bonne, mais parce qu'elle n'a pas les milliards nécessaires pour jouer ce jeu.

04 — Feuille de routeStimuler, ne pas substituer

La réponse à cette dépendance ne peut pas être que l'État développe lui-même ses propres suites bureautiques. Cette approche présente une limite fondamentale : elle prive la filière privée française d'un signal de marché essentiel — la commande publique. Quand l'État se substitue au marché plutôt que de l'orienter, il court-circuite ses propres champions.

La bonne stratégie repose sur trois piliers :

01

Préférence nationale et européenne dans les achats publics

Ce n'est pas du protectionnisme — c'est du pragmatisme industriel. Les Américains pratiquent le Buy American Act. Inscrire la préférence européenne dans les règles de la commande publique enverrait un signal structurant à l'ensemble de la filière.

02

Hiérarchisation des données et des systèmes

Tout ne mérite pas le même niveau de protection. Distinguer clairement les données critiques — défense, santé, énergie, justice — des usages courants permettrait de concentrer les efforts souverains là où ils sont réellement nécessaires.

03

L'Éducation nationale comme levier, pas comme obstacle

L'EN devrait être le premier grand client structurant de nos alternatives souveraines. Pas parce que ces alternatives sont moins performantes — mais parce que c'est ainsi que se crée un marché. C'est ainsi que naissent des champions.

Conclusion

Vingt ans d'expérience dans les systèmes d'information de l'éducation publique m'ont appris une chose : la dépendance technologique se construit dans chaque appel d'offres, chaque déploiement, chaque génération formée sur les mêmes outils.

La trajectoire actuelle — séduire les investisseurs étrangers tout en espérant faire émerger une filière nationale — est une contradiction que nous payons à 264 milliards d'euros par an.

Il est temps de choisir : la souveraineté comme objectif industriel, ou la dépendance comme confort à court terme.

Jacky Galicher · Consultant en transformation numérique · Ancien DSI des Académies de Versailles et de Normandie

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